Science et hypnose : à la conquête de la douleur

Science et hypnose : à la conquête de la douleur

Comme nous l’avons vu dans le précédent article Science et hypnose : les premiers enjeux, les scientifiques ont mis longtemps à s’approprier l’hypnose et à trouver des outils techniques permettant de la mesurer ou de la visualiser.

Une fois les échelles de mesure construites et la démonstration d’un fonctionnement différent du cerveau effectuée, la science embraya le pas des praticiens hospitaliers, qui n’avaient pas attendu les scientifiques et leurs études pour soulager leurs patients par hypnosédation.

Utilisée principalement en complément à l’anesthésie classique, l’hypnose avait depuis longtemps fait ses armes dans le soulagement des douleurs chroniques ou ponctuelles. Il restait cependant à comprendre cette interaction surprenante et la capacité de l’imagination à surmonter une douleur physique. L’imagination est-elle plus forte que le corps ?

Reprendre la douleur par ses bases

Pour tenter de répondre à cette question et comprendre comment l’état hypnotique peut agir au niveau cérébral pour moduler la perception de douleur, il nous faut tout d’abord bien comprendre ce qu’est la douleur.

Douleur

Premier constat, la douleur n’est pas la même pour tout le monde, une même blessure sera ressentie différemment d’une personne à l’autre.
La douleur est une sensation subjective, une expérience sensorielle, mais également une expérience émotionnelle. La cause de la douleur peut donc être psychologique ou réelle. C’est à dire qu’est douloureux ce que nous ressentons comme douloureux. Une douleur n’est pas universelle, elle n’est liée qu’à une seule expérience. Par exemple un craquement dans une articulation peut être perçu par quelqu’un comme douloureux parce qu’il lui attribue un mauvais fonctionnement des ligaments, de son cartilage ou de ses tendons, que cela l’inquiète et lui rappelle une blessure dont il a entendu parler. Et pourtant le même craquement ne sera peut être pas perçu comme douloureux par une autre personne, qui ne lui attribuera aucun affect et considérera qu’il ne s’agit que d’un son émis par son articulation.

La douleur est une expérience personnelle

Suite à cette analyse, les habitudes de suivi des patients doivent être changées. Une douleur chez un patient doit être prise au sérieux, quoi que l’on en pense. Si le patient le ressent comme douloureux, alors c’est douloureux. Et cela, même si nous-même n’aurions pas réagi de la même manière à cette stimulation. Ce constat a donc amené les personnels de santé à revoir les procédures liées à la détection et au traitement des douleurs. Plutôt que d’appliquer des méthodes et des procédures standardisées (donner X sédatifs suite à un traitement, considérer qu’un patient qui ressent une douleur suite à une intervention fait du cinéma…), les praticiens se sont vu obligés de trouver des techniques modulables et patient-specific.
Depuis, les praticiens demandent souvent aux patients de noter leur douleur de 1 à 10, pour pouvoir adapter l’accompagnement en fonction des ressentis réels et non des croyances standardisées du corps médical. C’est un grand pas en avant, quelqu’un qui ne ressent pas tellement de douleur n’est plus condamné à ingurgiter trop de sédatifs et à l’inverse, quelqu’un pour qui le ressenti de la douleur est extrême est mieux accompagné et pris au sérieux.

Le chemin de la douleur

Thalamus (en rouge), ource Wikipédia
Thalamus (en rouge), source Wikipédia

Lors de la perception d’un ressenti douloureux, l’information passe par les fibres nerveuses, transite par la moelle épinière vers le thalamus, qui va se charger de traiter les informations sensorielles et de les envoyer vers les différentes régions du cerveau concernées, comme une gare de triage.
L’information quitte le thalamus pour les différentes zones du cortex et vers l’amygdale, en charge de donner une valeur émotionnelle à l’info. 3 niveaux de perceptions sont activés en fonction des zones du cerveau stimulées. Les perceptions sensorielles donnent une indication physique (chaud, froid, mou, piquant, collant…), les perceptions émotionnelles analysent le degré d’inconfort (fatigue, agacement, stress…), tandis que la troisième les traduits en comportement (spasme, cri, chute…).

Tous ces éléments (subjectivité, valeur émotionnelle, traitement variable en fonction des zones de cerveau activées) font la douleur, mécanisme subtil et délicat à appréhender, comme l’est le cerveau dans son ensemble aux innombrables connexions.

L’hypnose a la rescousse ?

Pierre Rainville de l’Université du Québec

En 1997, c’est l’hypnose qui est appelée à la rescousse par le canadien Pierre Rainville pour mieux comprendre la part d’émotionnel dans la douleur. Pour cela, il demande à ses sujets de placer leur main dans une eau chaude à 47°, qui provoque une sensation de douleur (mais qui reste tolérable). Il analyse en même temps par imagerie l’activité de leur cerveau. Dans un second temps, il réalise une induction hypnotique sur ses sujets, leur indiquant sous hypnose que leur douleur augmente (alors qu’en réalité la température reste stable). Son étude permet de déterminer le rôle d’une zone spécifique du cerveau (le cortex cingulaire antérieur) dans la création d’une émotion douloureuse.

Cliquez ici si vous souhaitez en savoir plus sur Pierre Rainville et ses études, notamment sur la méditation zen.

Dans le même veines, de nombreuses études sont menées pour mieux comprendre le rôle des émotions comme des sensations dans la douleur, et cela grâce à l’hypnose. Dans une étude, Marie-Elisabeth Faymonville (dont nous avons déjà parlé dans le précédent article), fait subir à des sujets une sensation de douleur, alternativement sans et avec hypnose, durant laquelle elle détourne l’attention des sujets par le biais d’un souvenir heureux. Les sujets doivent ensuite noter leurs sensations et leurs émotions sur une échelle de 0 à 10. Cette étude permet de confirmer ce dont tout le monde se doute déjà, à savoir que les sensations sont plus faibles lorsque l’attention est détournée. Mais l’utilisation de l’hypnose décuple ces résultats (la moitié des sujets ont des sensations douloureuses plus faibles sous hypnose, tandis que seulement 20% sans hypnose).

Une autre surprise attend la chercheuse, cette fois plus technique. Elle note en effet sous hypnose une augmentation du débit sanguin dans la zone du cerveau permettant de réguler les interactions entre imaginaire, sensations et émotions. Son hypothèse : l’hypnose permet au sujet une plus grande maîtrise de ses sensations et de ses émotions.
Son étude va plus loin, puisque sous hypnose, plus la douleur est grande, plus le débit sanguin dans cette zone du cerveau est intense et donc plus le sujet est capable de gérer sa douleur.

Marie-Elisabeth Faymonville
Marie-Elisabeth Faymonville au CHU de Liège

L’hypnose permet donc une maîtrise de ses sensations et de ses émotions que les autres états de conscience ne permettent pas. Sous hypnose, le sujet est plus “actif”, plus à l’écoute de lui-même, capable de prendre du recul et de s’auto-réguler plus efficacement.

D’autres études établissent que l’hypnose permet également une diminution de l’intensité physique des signaux nerveux permettant de transporter les informations de douleur, créant une analgésie hypnotique. Ce n’est donc pas uniquement le cerveau qui est sensible à l’hypnose, mais l’ensemble du système nerveux.

Cette propriété de l’hypnose était connue des chirurgiens qui l’utilisaient pour la prévention de la douleur aigüe au cours d’opération. Mais la découverte de l’éther et du chloroforme ont éclipsé au cours du XIXe l’hypnose pour des raisons pratiques (plus simple, plus rapide). Cette arrivée des gaz et des drogues anesthésiques ont fait disparaitre l’hypnose des blocs opératoires. Malheureusement, l’utilisation de ces produits n’est pas sans risques et laisse des traces dans le système nerveux. C’est la raison du retour en grâce de l’hypnose dans les hôpitaux dans le traitement des douleurs.

En conclusion

D’une efficacité certaine, grâce à des mécanismes compris et scientifiquement démontrés, l’hypnosédation permet au patient de se remettre plus rapidement sur pied, lui évite les syndrome post-traumatiques, permet de diminuer la prise de produits chimiques et donc d’effets secondaires associés, de libérer plus rapidement des lits dans les hôpitaux déjà surchargés et donc de diminuer les coûts d’un bout à l’autre de la chaîne, tout en améliorant le confort. L’hypnosédation est devenue incontournable en milieu hospitalier.

Jean-Marc Benhaiem
Jean-Marc Benhaiem

Je vais citer la définition de l’hypnose dans le contrôle de la douleur du Docteur Jean-Marc Benhaiem de l’hôpital Ambroise Paré de Boulogne :

“L’hypnose thérapeutique est une expérience relationnelle mettant en jeu des mécanismes physiologiques et psychologiques permettant à l’individu de supprimer, d’atténuer ou de mieux vivre une pathologie douloureuse aiguë ou chronique”.

Cette définition est d’ailleurs la conclusion d’une très complète étude sur les applications de l’hypnose dans la douleur aigüe induite par les soins, du Centre National de Ressource de lutte contre la Douleur (CNRD). Cette publication liste les études réalisées sur le sujet, revient sur les mécanismes liés et démontrés scientifiquement ainsi que les indications de l’hypnose pour les soins dentaires, la pédiatrie, les brûlures ou encore la cancérologie.
Vous pouvez trouver cette publication ici.

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